Honneur à la philosophie : 13 enseignants d’Aix-Marseille refusent d’ores et déjà de corriger le bac Blanquer/ Mathiot
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Déjà mobilisé.es lors de la session 2021 du baccalauréat, des professeurs de philosophie de l’académie d’Aix-Marseille décident de reconduire cette année le mouvement de refus des corrections du baccalauréat. La CGT Educ’action soutient et défendra ces personnels dont la mobilisation rejoint les revendications et l’exigence de s’opposer au principe de sélection des élèves. Les enseignant.es de spécialité ou de Français qui se reconnaissent dans ce mouvement et souhaitent s’inscrire dans cette dynamique peuvent contacter la Cgt Educ’action à 13@cgteduc.fr pour être soutenus et mis en contact avec le collectif des profs de philo.
Ci-dessous, le texte intégral de l’appel des enseignant.es de philosophie :
En juin 2021, vous le savez, un mouvement des professeurs de philosophie contre le bac Blanquer/ Mathiot s’est fait jour dans de nombreuses académies, au nom du refus de corriger sous forme dématérialisée un simulacre d’épreuve de philosophie et de participer au Grand Oral, cette farce digne d’un entretien d’embauche saupoudré de vernis culturel.
Dans l’académie d’Aix-Marseille, un appel de quarante enseignants de philosophie fut lancé le 18 juin, pour se tenir à ne pas ouvrir le logiciel de correction Santorin. Une technologie de traçage, de quantification du travail et d’enregistrement de données censées procurer un « retour d’expérience » afin, dans un avenir proche, de programmer des algorithmes correcteurs. Au fil des semaines, nous nous sommes retrouvés pour enrichir notre réflexion collective, faire connaître nos positions dans la presse, organiser des réunions publiques, en tentant chaque fois d’élargir notre propos aux autres disciplines. En refusant d’obéir, nous avons dégagé un temps précieux qui nous a permis de mieux nous connaître entre collègues, parfois transfigurés par l’expérience de la résistance. Entre mi-juin et juillet, il est vrai, certains signataires de cet appel ont pu revenir sur leur décision, cafouiller voire bidouiller pour « louper » la tâche assignée. En définitive, près d’une trentaine d’entre nous, nous en sommes sûrs, n’ont pas ouvert le logiciel Santorin.
Nous ne vous apprendrons rien en vous disant que cette année, une nouvelle fois perturbée par divers variants viraux, n’a guère laissé augurer d’une amélioration de notre métier. La trajectoire destructrice accélérée par la réforme Blanquer n’a pas dévié d’un pouce. Par où commencer ? Vous aussi avez dû subir des classes surchargées. Des « classes », dotées d’un minimum d’esprit de corps ? Non, plutôt des amalgames de clans, réunis au gré de leurs choix d’options. Vous aussi avez dû, sans doute, mettre la moyenne d’office, de guerre lasse, à des élèves boursicoteurs, obsédés par leur capital en notes, quémandant l’indulgence « en raison de Parcoursup ». Professeurs en Humanités, Littérature et Philosophie (« Humour, Littérature et Philosophie » serait tout aussi intéressant, après tout, compte tenu de la flagrante inéquité entre les deux paires de sujets proposés la semaine dernière – on attend avec fébrilité les recours parentaux), vous avez probablement couru après le temps, dispersant à la volée quelques références et éléments de cours pour être prêts à temps, à la mi-mars. Vous avez tenté de percer les mystères de l’ « essai littéraire » et de
« l’interprétation philosophique » puis, guidés par les consignes officielles, inculqué à vos élèves le contraire de ce que vous exigez d’eux dans notre discipline de prédilection. À partir de mi-avril, à la fin des conseils de classe du second trimestre, toute l’institution, focalisée sur la préparation des épreuves de spécialité exceptionnellement reportées, vous aura sans doute fait sentir votre peu d’importance.
Faut-il en rajouter ? Pas d’enseignement sans relation humaine, sans affect, sans désir. Nous connaissons cela par cœur depuis Socrate. Comment avez-vous trouvé les élèves dont vous avez eu la charge, et d’autres dont on a pu vous parler ? Rivés au logiciel Pronotes, écrasés par le curieux poids immatériel d’un algorithme de tri social, lancés de plain-pied dans l’univers néo-libéral de la mise en concurrence de tous avec tous et de l’injonction au choix individuel, les élèves sont plus que jamais fabriqués comme des employés jetables destinés à supporter la pression sous peine, dans le cas contraire, d’être expulsés du jeu. Nous le savons, pour notre part, car nombre d’entre nous ont simplement posé la question à leurs classes, en leur demandant de s’exprimer sur le devenir de l’école. Qu’elle ne remplisse plus, depuis belle lurette, sa mission d’enseigner des contenus solides, nous l’avions admis la mort dans l’âme, constatant les « remises à niveau » auxquelles il nous fallait de plus en plus procéder tout au long de l’année. Qu’elle soit devenue une entreprise où se pratique mécaniquement l’évaluation individualisée des performances, en réduisant le temps de la pensée à
la portion congrue, ainsi que l’expérience humaine, c’est ce dont les élèves ont désormais pris conscience. Ils en souffrent. Nous aussi.
On ne vous demandera pas non plus si vous avez chapeauté un stagiaire à dix-huit heures multipliées par trente-cinq élèves, ni comment vous avez tenté, le cas échéant, de lui assurer que ce métier pouvait apporter quelque gratification symbolique à ceux qui en embrassaient la carrière.
De notre côté, notre religion est faite. Nous sommes comme beaucoup, comme vous sans doute, fatigués, hagards et dénués d’espoir. Mais pour autant que l’espoir équivaut à la résignation et que vivre, c’est ne pas se résigner, comme le disait Camus dans Noces, nous avons décidé à nouveau de poser un geste et de dire non à ce saccage. Pour l’honneur de notre discipline. Nous idéalisons, certes, et pour le moment notre plus faible nombre que l’an passé semble le montrer. Certains ont été terrassés par le Covid, d’autres ont sombré dans une atonie dont rien ne semble pouvoir les extirper, d’autres enfin hésitent, louvoient, au gré des circonstances et des rapports de force, en comptant sur des soutiens syndicaux ou une adhésion de la masse des professeurs, hors de la philosophie. On a toujours une bonne raison de ne pas faire les choses.
Nous continuons, à treize pour l’instant, pour de multiples raisons : parce qu’il aurait été déchirant pour beaucoup d’entre nous de nous retrouver face à l’écran, pris dans les arcanes de Santorin, après ce que nous avions fait l’an dernier ; parce que nous préférons nous retrouver humains et vivants au lieu d’obtempérer à des injonctions stupides ; parce que nous ne pouvons plus exercer convenablement le métier que nous aimons ; parce que nous voulons défendre notre outil de travail, la patience du concept, dont la multiplication des tâches mécaniques nous dépossède chaque jour davantage. Puis, il faut bien vous le confesser, parce que nous avons vu notre recteur d’académie flanqué du DASEN (un ancien professeur de Première Supérieure, spécialiste de Schopenhauer), animer à Marseille, en compagnie d’élus de droite comme de gauche et de hauts fonctionnaires affectés à la stratégie nationale d’accélération numérique, la journée de lancement des « territoires numériques éducatifs » en partenariat avec Samsung et diverses start up issues de la
« Ed Tech » (un reportage sur cette journée a été publié sur le site de Pièces et main d’œuvre, sous le titre « Une matinée chez les robots enseignants »). Ce jour-là, nous avons vu notre avenir, celui de professeurs électroniques dans l’école-laboratoire de l’économie numérique. Les quelques spécimens en chair et en os encore présents dans quelques années seront vraisemblablement cotés à l’argus.
Vous allez rire, même si vous n’êtes pas friand de littérature anti-industrielle. À nos critiques,
M. le recteur ne répond que par un seul sophisme, répété en boucle : « lorsque j’étais jeune, j’écrivais à la plume d’oie. Il me semble que quelques progrès ont été faits depuis ». L’horizon radieux de la quantification totale, de la gouvernance par les nombres, ou le retour à la plume d’oie. Nous n’avons rien à attendre d’une telle bêtise, c’est pourquoi il n’entre pas dans notre intention de
« faire remonter » quoi que ce soit de nos conditions de travail, afin de resquiller quelques miettes d’un meilleur traitement. Vous l’aurez compris, notre voie n’est pas syndicale, ce qui n’empêche pas, bien entendu, d’être attentif à ce que pourraient dire ou faire les organisations syndicales.
On a pu nous faire, en privé, de mauvais procès suite au mouvement de l’an dernier. Tenace idée reçue que celle selon quoi on n’arrête pas le progrès. Au fond, s’en prendre à un logiciel de correction, n’était-ce pas un combat d’arrière-garde, voire une lutte « de niche » ? Ne dissertons pas (pas encore). Cette année encore, on pourrait ouvrir Santorin, y découvrir quelques usages
« intuitifs » et une efficacité globale. Comme pour chaque outil. Il se trouve, d’après les premiers retours dont nous disposons concernant la correction des HLP, que les plaintes au sujet des dysfonctionnements outrepassent les satisfactions. Cela ne change rien à notre affaire, puisque nous demeurons ainsi prisonniers d’un mode de raisonnement technicien. Car derrière cet outil de quantification, il y a le système technologique composé par Pronotes et Parcoursup, qui accélère depuis trois ans la taylorisation des neurones dans l’Éducation Nationale. En détruisant des savoir- faire de métier patiemment construits, comme toute éducation digne de ce nom le recommande, on transforme le coût de cette destruction en source de profit pour les industriels. Destruction créatrice
qu’il faut bien appeler par son nom : le capitalisme technologique. Un système dont l’homme qui murmurait à l’oreille des puissants, Jacques Attali, ne faisait pas mystère des intentions, dès 1994 :
Un jour viendra où l’enseignement, loin d’être un coût pour la société, sera une source de profit pour les industries du savoir, qui fabriqueront les vidéodisques, les CD-Rom, les logiciels éducatifs et les sites Internet dont se serviront nos enfants...(…) Lorsqu’un service a pu être remplacé, ou complété, par un objet produit en série (le concert par le disque, le clocher par la montre, la diligence par l’automobile, le lavoir par la machine à laver, voire, un jour, le soin par la prothèse), la dépense est devenue une recette, la charge un profit, le problème une solution. (Jacques Attali, « L’école d’après-demain : les nouvelles technologies vont- elles remettre en cause le système éducatif ? », dans Le revenu français hebdo, n°324, 2 décembre 1994).
Nous y sommes. Certes, point ne serait besoin d’être aussi radicaux dans l’analyse. À supposer que les salles ne soient pas équipées d’un ordinateur, d’un tableau blanc interactif ou de logiciels tels que Pronotes ; à supposer que les corrections, comme nous l’avons encore demandé cette année, s’effectuent sur papier, n’y aurait-il pas, déjà, de bonnes raisons de refuser des réformes telles que celles de Jean-Michel Blanquer ? Sans doute, car la marchandisation de l’enseignement et la soumission de l’école aux diktats du marché du travail affaiblissaient déjà la mission des professeurs en leur retirant quelques moyens de bien faire. Les DHG catastrophiques qui se succèdent un peu partout depuis des années en témoignent suffisamment.
Néanmoins, nous ne vivons pas dans l’école des années 1980 avec les algorithmes en plus, mais bien dans l’école des algorithmes. Ainsi, la performativité de la réforme Blanquer/ Mathiot ne saurait être dissociée de ces technologies numériques. Elle nous conduit vers cet avenir attalien fait d’hybridation heureuse avec les robots.
À ce point, vous l’aurez compris, nous avons choisi de nous tenir debout face à cette stratégie de l’élimination qu fait le délice de tous les technocrates. Ceux-là, avides d’adapter l’école au progrès mécanique, n’ont que mépris pour les humanités – histoire, géographie, langues anciennes et modernes, philosophie. Celles-ci se demandent pourquoi. Eux ne se préoccupent que du comment. Aujourd’hui Jean-Michel Blanquer, demain un blanc bec déterritorialisé et inculte de la trempe de Gabriel Attal. Business as usual.
Telles sont nos raisons. Certains d’entre nous ont sollicité un rendez-vous avec notre inspectrice régionale, qui aura lieu demain. On évoquera, entre autres choses, des sanctions qui, cette fois, à la différence de l’an dernier, devraient tomber sévèrement (blâmes ; retraits de salaire conséquents ; blocage de demandes de mutations ? On ne sait pas encore).
Nous continuerons, pour le reste, à nous retrouver, à réfléchir, à diffuser nos positions et, si vous le souhaitez et que nous en avons la capacité, à venir vous voir.
Nous ne vous demandons pas d’aimer ce que nous faisons, ni de nous suivre. Nous ne nous prévalons d’aucun courage ni mérite particulier. Nous vous écrivons ceci pour que chacun d’entre vous fasse son compte. Le reste est une autre histoire.
Amitiés philosophiques.
Le groupe des enseignants en philosophie d’Aix-Marseille :
Émile Bouchez ; Jeanne Burgart Goutal ; Denis de Casabianca ; Maïssa Falha ; Renaud Garcia ; Malvina Lalanne ; Pascale Lebettre ; Monique Pillant ; Serge Roure ; Jimmy Salvesen ; Georges-Antoine Torre ; Juliane Trianon ; Matthias Youchenko.

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